A peine mes recherches entamées, j'avais été assailli de doutes.
C'était de la folie furieuse, que d'être revenu expressément dans le port d'Anvers, à une heure et demie de route de mon domicile, et de croire en la possibilité de trouver une pièce
manquante dans de telles conditions.
Déjà, je savais que je ne " tiendrais " pas deux heures entières de tamisage.
Non pas que le travail en lui-même m'eût rebuté.
J'avais fait bien pire, mais parce que c'était précisément dans des sédiments qui comportaient suffisamment de fossiles - le gravier de base du Kattendijk ou la mythique " couche rouge " - pour
justifier largement et faire oublier tous les tourments d'une journée.
Tant pis, il fallait d'urgence forcer le destin !
Savoir au plus vite...
Plutôt que d'approfondir - au sens propre du terme - mon tamisage du carré de sable sélectionné, je décidai de tenter une manoeuvre hardie : racler toute la surface sélectionnée, en ne prélevant
que sa couche la plus superficielle, soit moins ou guère plus d'un centimètre de profondeur.
Écrémer le sédiment.
Un premier tamis "nouvelle manière" avait alors été promptement rempli et secoué du bout des bras, histoire que le sable tombe en dehors de ma zone de recherches.
J'examinais sans conviction les quelques fragments qui étaient restés emprisonnés dans le tamis, lorsque je tombai à nouveau sur un petit caillou noirâtre, que j'observai entre le pouce et
l'index.
Très léger...
Trop léger !
Sa forme était toutefois intéressante, celle-là même qui me fait souvent penser à cette grande philosophie personnelle que m'avaient imposée des années de recherche dans les sables
d'Oorderen :
Si une forme attire votre attention parce qu'elle n'a pas l'air d'être naturelle, c'est qu'elle l'est !
L'allure générale du petit objet me donnait un regain de courage.
J'avais alors commencé à maudire mon imprévoyance : contrairement à ce que j'avais envisagé de faire à l'origine, je n'avais pas emporté le spécimen, les deux fragments de la dent
cassée.
Négligence stupide !
Mais mes derniers déboires vestimentaires m'avaient incité à la plus grande prudence, de sorte que j'avais surévalué mes besoins en la matière, au détriment du reste des contingences de la
sortie.
Toutefois, le petit objet me paraissait de plus en plus intriguant et j'avais décidé d'en avoir le coeur net, me gardant bien de le jeter sans autre forme de procès !
Surtout ne pas le perdre...
J'étais de plus en plus intéressé.
Car ayant soigneusement examiné, pendant le semaine écoulée, les morceaux de la Cosmopolitodus hastalis aux endroits précis de sa cassure, j'avais tiré quelques enseignements de première
main.
Selon toute logique, la partie de racine qui manquait devait avoir une forme triangulaire d'un côté, formant quasiment un angle aigu aux apparences rugeuses, tandis qu'à l'opposé devait subister
une portion plutôt harmonieuse et arrondie, dont l'épaisseur devait aller en s'amenuisant.
Cela y ressemble furieusement, tout de même !
Le caillou sélectionné semblait répondre à ces critères, outre que sa surface était légèrement granuleuse, comme l'eût été une honnête racine de dent de requin fossile.
L'autre face de la chose appelait le même constat.
Incrédule, j'avais alors regardé ma montre, ce genre d'ustensile moderne que je ne porte au grand jamais, sauf lors des sorties : je travaillais depuis moins de vingt minutes !
Etait-ce vraiment possible que ce fut la portion manquante ?
(à suivre)
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